• La recette de la réussite : Second chapitre - Echec

    Voici donc le deuxième chapitre, que j'ai décidé de publier en même temps que le premier puisque ce dernier n'avait aucun sens tout seul. Je souhaite ajouter quelque chose avant que vous commenciez à lire cette histoire :

    Bonjour à tous, vous qui avez eu le courage de venir ici pour lire ce qui va suivre…

    Seulement, et avant de commencer cette histoire, il y a certaines choses que j’aimerais dire. Je n’ai pas l’intention de faire un résumé ou parler du thème de l’histoire, vous saurez cela bien assez tôt.

    Je tiens à mettre certaines choses au clair avant de commencer ce récit. En effet, toutes les personnes qui me lisent me connaissent : c’est donc souvent un réflexe de vouloir associer l’histoire racontée à la personne qui l’écrit. Cependant, il faut que je prévienne ici que j’ai réellement réfléchi à chaque fois pour faire quelque chose qui ne s’apparente pas à moi ou ma situation. Le personnage principal, sa situation familiale, ses études… rien n’est en rapport avec moi ou ce que je ressens alors n’essayez pas d’y voir quoi que ce soit comme message… Il ne s’agit que du papier doré autour d’un chocolat. C’est de la décoration. C’est ce qui enrobe les messages que je tiens à faire passer dans cette histoire. Ce ne sont que des situations dans lesquelles le personnage est plongé. Le plus important, c’est les choix qu’il fera, la manière dont il réagira, les réflexions que cela occasionnera.

     

    Bonne lecture à tous, en espérant que vous saurez voir assez loin dans cette histoire et en comprendrez les enjeux !

    -Vous êtes invités à descendre un petit peu pour lire le premier chapitre avant le second, bien entendu ;)-

    Chapitre 2

    Echec

    Le moral au plus bas, elle poussa la lourde porte d’entrée de chez elle et jeta son sac à l’entrée avant de rejoindre le salon et de s’affaler sur le canapé. Cette fois-ci, elle était sure que ça ne passerait pas. Elle avait eu beau avoir révisé et travaillé autant qu’elle le pouvait, si on additionnait les trous de mémoire qu’elle avait eus et les questions auxquelles elle avait répondu de façon maladroite, elle n’espérait même plus avoir la moyenne.

    Comme d’habitude à cette heure-ci, personne n’était à la maison. Elle soupira. Son frère avait depuis longtemps quitté la maison pour se rapprocher de son école d’ingénieur et sa jeune sœur était partie chez une amie après le lycée. Quant à sa mère, elle travaillait jusqu’au soir, comme à son habitude. En repensant aux épreuves qu’elle avait passées durant la journée, elle se prit la tête entre les mains. Comment allait-elle expliquer son échec à ses parents ? Depuis qu’elle avait choisi d’entrer en faculté d’histoire géographie, ceux-ci n’avaient eu de cesse de lui répéter qu’elle avait commis une erreur et qu’elle n’allait pas réussir ce qu’elle avait entrepris… Elle-même ne savait pas réellement pourquoi elle s’était lancée dans de telles études. En terminale, alors qu’elle ne savait toujours pas ce qu’elle voulait faire en sortant du lycée, elle avait soudain développé un fort intérêt pour cette matière. Elle avait ainsi décidé de suivre des études d’histoire géographie, contre l’avis de ses parents. A présent, elle allait sûrement devoir admettre qu’elle s’était trompée. Reconnaître qu’elle avait eu tort était au-dessus de ses capacités, et elle en était consciente. Elle déplia ses jambes sur toute la longueur du canapé et ferma les yeux. Elle était fatiguée, et elle aurait bien le temps de penser à toutes ces choses désagréables plus tard, après tout.

    Elle fut réveillée lorsque sa sœur entra dans la maison en claquant la porte d’entrée. Elle sursauta.

    -          Tu es folle ! s’écria-t-elle à l’adresse de sa cadette. Un jour tu me feras avoir une crise cardiaque…

    -          Dommage, répliqua cette dernière. J’ai raté cette fois-ci… Mais la prochaine, c’est la bonne !

    Nora préféra ne rien répondre et monta dans sa chambre pour se changer. Après avoir enfilé des vêtements plus adéquats pour l’intérieur, elle redescendit au rez-de-chaussée où sa sœur était déjà en train de manger, que dis-je, d’avaler son en-cas devant une émission de télé-réalité débile.

    -          Fais attention à ne pas t’étrangler, lui lança Nora.

    -          Laisse-moi, oiseau de mauvais augure ! répliqua sa sœur.

    Nora soupira. A quoi bon parlementer avec un enfant pareil ? Le jour où on devrait lui vider l’œsophage pour l’empêcher de s’étouffer, elle comprendrait, pensa-t-elle, acerbe.

    -          Comment se sont passés tes examens, au fait ? demanda sa sœur alors que la publicité venait de commencer.

    -          Bof, répondit Nora. On verra bien.

    -          Ca veut dire que tu as raté ? répliqua-t-elle avec un ton inquisiteur.

    -          Oh, et puis tu m’énerves, lança Nora en se levant brusquement.

    -          Où vas-tu ? demanda sa sœur alors qu’elle se dirigeait vers la porte d’entrée.

    -          Loin de toi, répliqua Nora en enfilant son manteau.

    Elle sortit en claquant la porte. Elle allait prendre l’air, faire le tour du quartier, peut-être passer par la bibliothèque qu’elle avait un peu déserté depuis le début de ses études (aussi paradoxal que cela puisse sembler), rendre visite à se meilleure amie et… rien du tout. Elle stoppa net son avancée en réalisant qu’elle ne s’était pas changée à nouveau avant de sortir de la maison et qu’elle était actuellement sur le trottoir avec un pantalon 4 fois trop grand pour elle, effilé à certains endroits et taché à d’autres. Sans plus, attendre elle rebroussa chemin et rejoignit sa maison en courant.

    -          Sans commentaire ! hurla-t-elle à sa sœur en rentrant dans le hall.

    Elle monta les escaliers quatre à quatre et s’enferma dans sa chambre. « Zut alors », pensa-t-elle en voyant l’état de la pièce dans laquelle elle dormait. Elle était irritable à cause des examens qu’elle avait passés le jour même et qu’elle était sure d’avoir ratés, elle en était consciente. Dans ces moments-là, mieux valait que sa sœur ne lui parle pas trop car elle avait le don de l’agacer davantage que les autres jours. En constatant le désordre qui avait colonisé sa chambre (si tant est qu’on puisse encore l’appeler ainsi), elle sentit la colère monter encore plus en elle. Même dans sa propre chambre, elle ne pouvait trouver la tranquillité ! Elle entreprit donc de trier un minimum ses affaires. Au moins, ça risquait de l’occuper jusqu’au dîner et lui changerait les idées. Au mieux, elle aurait réussi à tout mettre en ordre et pourrait s’asseoir dans une atmosphère sereine et propre pour y voir mieux dans ses projets futurs. Au pire, elle reverrait la couleur de son parquet.

     

    Comme prévu, ce fut long et fastidieux. Lorsque sa mère rentra, elle n’avait eu le temps que de trier le tiers des affaires qui encombraient sa chambre. Elle descendit en soupirant.

    -          Les filles, on mange dehors ce soir ! s’exclama leur mère en souriant. Vous avez cinq minutes pour vous préparer !

    Une fois de plus, Nora monta les escaliers. Elle n’était pas vraiment d’humeur à sortir, mais elle n’avait pas le choix. Un quart d’heure plus tard, sa mère, sa sœur et elle étaient attablées dans un établissement de restauration rapide.

    -          Alors, votre journée ? demanda leur mère entre deux bouchées.

    -          Demande à Nora ! répliqua sa fille.

    La dénommée serra les dents et jeta un regard assassin à sa cadette. Ce qu’elle pouvait être une peste, par moments…

    -          Alors ? demanda à nouveau leur mère.

    Nora ne répondit pas.

    -           Je crois qu’elle a raté ses exams ! lança sa sœur en sirotant son jus d’orange.

    -          Mais tais-toi ! s’exclama Nora.

    Elle était furieuse. Pourquoi fallait-elle toujours qu’elle se mêle de ses affaires?

    -          C’est vrai ? lui demanda sa mère en la fixant avec des yeux inquisiteurs.

    -          Je… Je sais pas, finit-elle par dire. Je pense que j’ai raté certaines questions, mais j’attendrai les résultats.

    -          Je vois… répondit sa mère en croquant dans une frite. De toute façon, je te soutiens que ce n’était pas une bonne idée de te lancer dans ce genre d’études… Premièrement, il n’y a quasiment aucune débouchée intéressante et ensuite, tu aurais pu faire tellement mieux ! Ton frère ne t’a pas servi d’exemple ?

    Nora fronça les sourcils.

    -          Arrête de toujours le prendre comme exemple, lança-t-elle, nous ne sommes pas tous obligés de faire tout à son image !

    -          La différence, c’est que lui, il a réussi, répliqua sa mère.

    Nora se tut. Que répondre à cela ? pensa-t-elle avec colère. Elle était déçue, triste à l’idée que ses parents ne la soutenaient toujours pas dans ses choix et que, pire encore, ils méprisaient ce qu’elle avait décidé de devenir. Dialoguer ne servait plus à rien, elle le savait. A présent, elle essayait de se contrôler et de maîtriser les larmes qui menaçaient de commencer à rouler sur ses joues. La discussion repartit sur un autre sujet et les deux autres l’oublièrent le temps du repas, la laissant ruminer ses pensées et ses espoirs déchus.

    Le soir, de nouveau dans sa chambre, elle se laissa tomber sur son lit, exténuée, en priant pour que son lendemain soit meilleur.

     

    Le réveil fut dur. Lorsqu’elle ouvrit les yeux et aperçut l’heure affichée sur le cadran de son réveil.  Elle rendit alors réellement compte qu’elle avait manqué de sommeil ces dernières semaines. Elle s’étira ; l’avantage d’avoir passé ses examens, c’était qu’elle pouvait à présent faire la grasse matinée. Elle se leva et rejoignit sa sœur au rez-de-chaussée, déjà habillée et affalée sur le canapé devant une série.

    -          Dis donc, t’étais pas pressée de te lever ! s’exclama-t-elle.

    Nora ne répondit pas tout de suite. Elle ne voyait plus l’intérêt de répondre aux provocations répétées de sa sœur.

    -          Tu es encore énervée d’avoir raté tes examens ? Je pensais qu’après ça tu aurais pu prendre l’initiative de te lever plus tôt le matin… Tu n’as toujours pas changé ! ajouta-t-elle en souriant.

    -          Toi non plus, répliqua Nora. Tu n’as toujours pas d’humour.

    Sur ces phrases amicales, elle partit dans la cuisine se préparer à manger.

    -          Au fait, cria sa sœur, tu n’as pas oublié que c’est l’anniversaire de mamie ce soir ?

    Nora n’avait pas oublié. C’était même elle qui était chargée de faire le gâteau pour la fête donnée en son honneur…

    -          Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? lui demanda sa cadette en faisant irruption dans la pièce.

    Nora retrouva le sourire et répliqua :

    -          C’est une surprise ! J’ai mis assez de temps à réfléchir à ce que j’allais faire… Maintenant, vous allez devoir attendre ce soir pour savoir ce que c’est !

    Sa sœur parut déçue mais la publicité se termina à cet instant précis et elle préféra savoir qui du frère ou de la tante était le meurtrier plutôt que de continuer cette conversation.

    Nora, quant à elle, mangea puis se prépara à sortir ; il fallait qu’elle fasse des courses pour le repas du soir.

    Sa mère lui avait laissé de quoi aller acheter ce dont elle avait besoin dans le supermarché du coin. Cependant, tout en s’habillant, elle appréhendait déjà sa sortie. A l’approche des fêtes, cet édifice voué au culte de l’objet dans lequel elle avait grandi allait être envahi par une horde d’acheteurs stressés et débordés désireux de faire le plein de cadeaux en tous genres. Elle soupira ; cela devenait réellement une mauvaise habitude chez elle…

    Arrivée devant les portes vitrées de la grande enseigne, ses peurs furent confirmées. En effet, une masse informe de personnes entrait et sortait simultanément du magasin, comme télécommandée. Elle inspira profondément en se persuadant intérieurement que tout se passerait bien et qu’il n’y aurait aucun problème. Elle se remémora rapidement tout ce dont elle avait besoin afin de savoir exactement où aller et ne pas se perdre dans le flot incessant et désorganisé des autres acheteurs. Enfin, elle empoigna son sac et entra dans le magasin.

    L’intérieur du bâtiment était encore plus effrayant. Les rayons grouillaient de monde, les gens couraient dans tous les sens et on en venait même à ne plus savoir de quel côté aller pour trouver un peu de calme.

    -          Nora !

    La dénommée se retourna et tomba nez-à-nez avec une femme d’une cinquantaine d’années.

    -          Comment vas-tu ? lui demanda cette dernière.

    -          Ça va… ça va… répondit Nora.

    -          Tu es sure ? insista son interlocutrice. Tu n’as pas l’air bien.

    Nora soupira.

    -          Je suis fatiguée, c’est tout, déclara-t-elle en faisant un effort pour sourire.

    -          Ah, je vois… Ta mère m’a dit que tu avais passé tes partiels récemment, non ?

    La jeune fille acquiesça.

    -          Ah, je vois… Bon eh bien, ce n’est pas tout mais j’ai des courses à faire et ce n’est pas gagné !

    Elle éclata d’un rire gras, s’excusa pour la brièveté de leur conversation et fonça vers le rayon chocolat où une masse de personnes étaient regroupée autour d’une promotion pour des tablettes de chocolat au lait.

    Nora, quant à elle, entreprit de réunir ce dont elle avait besoin pour son dessert. Le fait d’avoir évoqué ses examens lui donnait envie de pleurer. Elle aurait voulu oublier bien vite cette expérience déplaisante et attendre les résultats pour décider de ce qu’elle allait faire par la suite. Cependant, cela lui était impossible. Pire encore que d’avoir raté ce qu’elle avait entrepris et de s’être profondément déçue, elle savait que tous avaient des attentes envers elle : sa mère, son père, sa famille, ses amis… Et concernant les autres, c’était encore pire ; elle avait depuis longtemps compris qu’elle ne travaillait pas pour elle. Cela n’avait jamais été le cas. Depuis le début, elle n’avait jamais travaillé pour son propre avancement ou son propre bénéfice mais pour être reconnue et acceptée par la société au sein de laquelle elle avait été élevée. Elle avait très bien compris ce principe. « La différence, c’est que lui, il a réussi » avait dit sa mère en évoquant son frère aîné. De quel point de vue avait-il réussi ? Sous quels critères ? Parce qu’il avait réussi à intégrer une bonne école ? Parce qu’il se destinait à un métier apprécié par tous les gens à qui leurs parents en avaient parlé ? Elle ne pensait pas que son frère avait gâché sa vie, bien au contraire, mais elle n’acceptait pas que l’on juge du degré de réussite de la sienne en fonction des études qu’elle avait faites et de la manière dont celles-ci étaient globalement considérées en société. Le fait qu’elle n’ait pas réussi ses récents examens ne faisait que gâter la situation désagréable dans laquelle elle s’était mise… mais le pire restait encore à venir. Pendant la fête d’anniversaire de sa grand-mère à laquelle tout une partie de sa famille assisterait, elle devrait certainement supporter les interrogatoires classiques portant sur ce qu’elle faisait comme études, quel métier elle avait envie d’exercer par la suite, quels étaient ses projets d’avenir… Elle en était déjà malade rien que d’y penser ; quant à savoir quoi répondre à ces questions, c’était encore pire. Et puis après tout, à quoi bon se donner tant de peine ? Ces personnes qu’elle n’avait, pour certaines, pas vues depuis plusieurs années allaient seulement garder comme image d’elle un cursus, un métier, une école tout au plus… Et ils se permettraient de juger de la valeur de son existence à partir de ce peu d’informations.

    Plus elle y pensait et plus l’appréhension montait en elle à l’approche de ce dîner. Comment allait-elle pouvoir regarder sa grand-mère dans les yeux alors qu’elle lui parlerait de ses études tout en étant consciente d’avoir raté les épreuves qu’elle venait de passer ? Elle préférait même ne pas y penser pour l’instant et aviser au moment venu de la manière dont elle allait se comporter…

    Ses courses furent rapides ; principalement car elle savait ce qu’elle était venue chercher avant d’entrer dans le magasin.

    Elle rentra chez elle où sa sœur avait miraculeusement déserté le canapé. L’après-midi était déjà entamée ; Nora décida donc de se mettre au travail sur-le-champ. Elle avait décidé de confectionner un gâteau composé d’un biscuit à la vanille et d’une mousse au café. Rien de très compliqué en soi, mais elle était sure qu’il plairait à sa grand-mère, friande de pâtisseries.

    Sa mère l’appela. Sa sœur était chez une amie. Elle passerait la chercher vers dix-sept heures, puis elles iraient ensemble récupérer sa cadette et elles rejoindraient toutes les trois la maison de sa tante, ou se déroulait la fête. Il fallait qu’elle se dépêche ; en effet, si le biscuit était facile et rapide à faire, la mousse au café relevait d’une autre paire de manches…

    Il fallait tout d’abord réaliser la crème fouettée (ce qui était l’étape la plus compliquée de la recette), l’aromatiser au café, en recouvrir le biscuit et mettre le tout au réfrigérateur en espérant que la mousse ait le temps de devenir consistante avant que sa mère arrive. Elle n’avait pas de temps à perdre ; tandis que le biscuit cuisait dans le four, elle s’attaqua à cette crème qui constituait un de ses cauchemars depuis plusieurs années. Elle versa la crème liquide dans un saladier et enclencha le batteur électrique.

    Alors le combat commença. Il fallait bien fouetter toute la crème en faisant attention à ne pas offrir une nouvelle peinture à la cuisine. Comme elle s’y attendait, la crème ne prit pas immédiatement la consistance qu’elle aurait dû. Elle soupira.

    « Pourvu que ça marche », pensa-t-elle.

    Elle n’avait ni le temps ni l’envie de faire plusieurs essais avant d’obtenir la crème souhaitée. Elle continua à fouetter. Cependant, la crème restait liquide et n’avait pas l’air de s’épaissir. Elle soupira et éteignit le batteur. Fallait-il recommencer ou attendre encore quelques minutes ? Après quelques secondes de réflexions, elle se décida à allumer à nouveau son batteur électrique et reprit la tâche qu’elle avait laissée inachevée. Elle avait décidé de se laisser une dernière chance. Cette fois-ci, elle ne se laissa pas décourager et, au bout de quelques minutes, la crème commença à s’épaissir. Elle faillit pousser un cri de joie mais se retint, consciente qu’elle ne pouvait pas encore se réjouir à ce stade. En effet, il fallut encore attendre plusieurs longues minutes avant que la crème fouettée soit prête. A présent, elle était réellement fière de ce qu’elle avait réussi à faire (et heureuse de ne pas avoir abandonné la première fois).

     

    ***

    Soudain, elle entendit la porte d’entrée claquer.

    -          Nora ! cria sa mère.

    La jeune fille descendit les marches de l’escalier à toute vitesse.

    -          Dépêche-toi, je n’ai pas envie d’arriver en retard…

    Nora se précipita dans la cuisine, sortit le gâteau du réfrigérateur, l’emballa et rejoignit quelques minutes plus tard sa mère dans leur petite voiture.

    Le trajet jusque chez leur tante durait presqu’une heure. Après avoir été chercher sa sœur, elles discutèrent du gâteau qu’avait réalisé Nora. Toutes les deux s’accordèrent à dire que ce dessert plairait assurément à la sexagénaire. L’étudiante était heureuse ; elle espérait l’avoir réussi et ainsi faire plaisir à sa grand-mère et ses invités. Ensuite, elles commencèrent à parler des études de sa sœur et elle préféra ne plus écouter davantage la conversation. Elle se mit à réfléchir ; cela lui avait réellement été bénéfique de cuisiner. En effet, elle avait pu penser à autre chose qu’à son échec scolaire et aux conséquences que celui-ci allait avoir sur son avenir. Elle avait, en outre, pu se consacrer pleinement à une activité qu’elle aimait, sans pour autant avoir l’esprit pollué par une foule de travail et de révisions. Tout son entourage connaissait sa passion pour la cuisine et lui demandait souvent de l’aide pour les occasions spéciales. De son point de vue, la cuisine était bien plus qu’un vulgaire moyen de satisfaire ses besoins, mais aussi un moyen de se faire plaisir et surtout de faire plaisir aux personnes qu’elle aimait.

    Elle ne connaissait pas de meilleure sensation que celle de voir une personne aimer ce qu’elle avait confectionné de ses propres mains pour elle. En soi, cuisiner était devenu pour elle un moyen de montrer aux personnes qu’elle appréciait à quel point elles lui étaient chères. C’est pour cette raison qu’elle croisa les doigts lorsque sa mère dépassa le portail et se gara dans l’allée de sa tante.

    Quelle ne fut pas la surprise de Nora lorsque son frère aîné vint lui ouvrir la porte. Devant son air interrogateur, il lui expliqua qu’il avait pu se libérer pour l’anniversaire de leur grand-mère et qu’il repartirait le lendemain.

    Nora était sincèrement heureuse de le revoir. Cela faisait longtemps qu’il ne revenait plus à la maison le week end car le trajet était trop long et fatigant pour lui. A son grand soulagement, il  n’était qu’environ dix-huit heures et la plupart des invités n’étaient pas encore arrivée.  Après avoir rangé le gâteau dans la cuisine de sa tante, ils purent donc discuter à leur aise dans le salon. Son frère avait trouvé des études qui lui plaisaient et Nora était heureuse pour lui. Elle évita cependant de lui parler de ses propres études ; elle en avait encore trop honte. Sa vie, quant à lui, semblait passionnante. Il avait beaucoup plus d’autonomie depuis qu’il vivait par lui-même et il semblait beaucoup plus mûr. Inconsciemment, elle enviait sa vie stable et épanouie, en comparaison avec sa situation bancale et désagréable.

    Peu à peu, le salon se remplit. Elle fut une nouvelle fois présentée à des cousins et des cousines qu’elle savait ne pas revoir de nouveau avant un certain temps. La reine de la fête arriva elle aussi. Elle embrassa ses petits-enfants et tous passèrent à table. Le dîner était succulent ; leur tante avait fait un effort pour faire plaisir à tous ses invités et ils passèrent un agréable moment. Nora s’arrangea pour parler presque exclusivement à son frère afin d’éviter les questions gênantes auxquelles elle n’avait pas de réponse à apporter. L’heure du dessert arriva et Nora commença à se tordre les doigts. Elle avait peur de ne pas avoir réussi sa recette et de décevoir tous ces gens.

    -          T’inquiète pas, je suis sure que c’est très bon, lui assura son frère, assis à côté d’elle.

    Elle sourit. Il fallait qu’elle cesse de se faire du souci. Dans le pire des cas, elle aurait raté sa recette, tout le monde rigolerait et ils garderaient un souvenir hilarant de cette soirée. Rien de très grave, en somme.

    Heureusement, son gâteau fut apprécié par tous les invités à l’exception de certains de ses petits cousins et cousines qui n’aimaient pas le café. Ils chantèrent et Nora se dit que sa grand-mère avait bien de la chance d’être malentendante.

     

    Après le dîner, certains des invités allumèrent la télévision tandis que d’autres sortirent des jeux de société. Dans le salon, Nora, son frère et sa grand-mère étaient assis sur le canapé, à côté de ses petits cousins qui se livraient à une partie d’échecs. Sa grand-mère félicita Nora pour son dessert.

    -          Je t’avais dit qu’il aurait du succès, lança son frère avec un large sourire.

    -          Prends confiance en toi-même ! renchérit leur aîné en lui donnant une tape sur la jambe. Sinon, tu es toujours avec tes études d’histoire ?

    Sa petite fille confirma.

    -          Et ça se passe bien ?

    Bien que Nora se fût attendue à cette question, elle ne savait toujours que répondre.

    -          Eh bien… commença-t-elle, gênée.

    -          C’est pas du jeu ! s’écria son cousin.

    Celui-ci, en pleine partie contre son frère aîné, venait de se trouver en échec. Son adversaire, de cinq ans son aîné, était en effet sur le point de s’emparer de son roi. Le cadet, mécontente de s’être fait prendre au piège, le suppliait de recommencer.

    -          C’est fini, déclara le frère de Nora en croisant les bras.

    -          Pas sûr, répliqua leur grand-mère. Etre en échec ne signifie pas la fin de la partie. C’est bien pour cela que le joueur qui mène la partie est obligé de prévenir son adversaire qu’il menace son roi ; pour le faire réagir, pour lui donner une chance de trouver une autre stratégie et de reprendre la partie. Lorsqu’on est jeune est expérimenté, c’est normal de se faire avoir, de faire des erreurs d’inattention et de se trouver rapidement en situation d’échec. Néanmoins, on peut toujours trouver le moyen de prendre un autre chemin ou de devenir plus fort sans avoir à abandonner la partie et en commencer une autre. Avoir conscience de sa situation d’échec est nécessaire pour pouvoir repartir de plus belle. Et… qui dit que l’on ne peut pas se faire aider ? ajouta-t-elle en leur faisant un clin d’œil.

    Joignant le geste à la parole, elle se rapprocha de l’échiquier et proposa son aide au cadet des deux frères. Bien que peu convaincu au premier abord, il accepta finalement ce secours inattendu.

     

    La soirée se termina par le mécontentement du frère aîné qui, peu ravi de s’être fait battre par un enfant de huit ans et une sexagénaire, réclamait une nouvelle partie pour prendre sa revanche.


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